Une vaste étude épidémiologique menée en Suisse, en Autriche et en France chiffre, pour la première fois, l'impact de la pollution sur la santé humaine: elle serait responsable de 6% du nombre total des décès.

 

Le lourd tribut de la pollution

 
Jean-Luc Vonnez Le Temps du Mardi 12 septembre 2000


Depuis l'avènement du catalyseur et du test antipollution, des chaufferies d'immeubles à faibles émissions d'oxydes d'azote, des relevés automatiques de la «qualité» de l'air dans les grandes villes, la pollution atmosphérique pourrait passer pour un problème maîtrisé. Hélas. Une étude épidémiologique, parue dans la revue The Lancet du 2 septembre, chiffre pour la première fois les effets de la pollution sur la santé humaine. En Suisse, en France et en Autriche, les trois pays qui ont participé à l'enquête, la pollution atmosphérique actuelle serait responsable de 6% du nombre total de décès, soit 40 000 chaque année (1800 pour la Suisse). Le trafic routier provoquerait à lui seul la moitié de cette hécatombe.


L'étude ne se résume pas à ce chiffre impressionnant. Pour la Suisse, par exemple, elle montre que la pollution prive chaque année l'économie de 2,8millions de journées de travail complètes ou partielles. Les polluants rejetés dans l'air déclenchent annuellement 4200 bronchites chroniques et 63 000 crises d'asthme chez les adultes de plus de 25 ans, ou encore 45 000 bronchites (non-chroniques) et 24 000 crises d'asthme chez les enfants de moins de 15 ans.

 
Au-delà de la souffrance humaine, non quantifiable, ces affections ont aussi un coût économique. Un prix qui, selon le principe du «pollueur payeur», devrait être inclus dans les coûts de l'énergie. Or cette «internalisation des coûts externes de l'énergie» ne se heurte pas qu'à des obstacles politiques, mais aussi à la difficulté de mesurer l'impact sanitaire et de traduire les observations en termes financiers.
C'est pour tester la possibilité de procéder à une telle opération que le bureau européen de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé le projet d'étude trinationale dont les résultats médicaux paraissent dans The Lancet. Des chercheurs suisses ont été chargés de coordonner le travail des partenaires scientifiques dans les trois pays.


Le rapport complet a été présenté en juin 1999 à Londres, au cours de la troisième conférence ministérielle sur l'environnement et la santé. Il est disponible en version intégrale sur Internet (http://www.who.dk/london99/transport04.htm). Ce document comprend un volet économique qui s'attache à traduire en termes financiers les atteintes à la santé. Cette évaluation, plus tributaire des choix méthodologiques que l'étude épidémiologique, prend en compte les frais médicaux, mais aussi les pertes de productivité et de consommation dues aux maladies ou aux décès. En 1996, la pollution totale aurait coûté entre 450 et 1400 francs par personne en Suisse. Le coût sanitaire du seul trafic routier représenterait entre 250 et 700 francs par personne, toujours en Suisse. Pour la France et l'Autriche, ces sommes sont à peine plus élevées.

 
Ces conclusions sont d'autant plus inquiétantes qu'elles ne s'appliquent pas aux niveaux de pollution d'avant les mesures d'assainissement. Elles sont basées sur la carte des émissions en 1997. Selon les auteurs de l'étude, bien que le risque individuel soit modeste, la pollution constitue un important problème de santé publique. Un problème enfin quantifié.

 

L'épidémiologie sort le grand jeu pour déterminer l'effet de la pollution sur la santé publique


Les principales maladies dues à la pollution ont bien d'autres causes possibles. La méthode qui permet de déterminer le nombre de ces affections attribuables à la pollution est particulièrement lourde. Mais rigoureuse.

 Jean-Luc Vonnez


Aucun médecin ne pourra jamais déterminer ce qui a déclenché l'asthme ou la bronchite chronique dont souffre son patient. La raison en est simple: ces affections ont de multiples origines possibles et plusieurs facteurs peuvent influencer simultanément leur apparition. Les dossiers médicaux ne sont d'aucune utilité pour déterminer la proportion de personnes chez qui la maladie a été provoquée par telle ou telle cause. Pourtant, dans une étude parue le 2 septembre dans la revue The Lancet, des chercheurs chiffrent l'impact de la pollution sur la santé humaine. Ils attribuent à ce facteur de risque un certain nombre de décès à long terme, de jours chômés, de crises d'asthme ou d'admissions hospitalières, en Suisse, en France et en Autriche. Quelle est la valeur de ces estimations? Comment les chercheurs font-ils pour distinguer, parmi l'ensemble des crises d'asthmes, celles qui sont causées par la pollution?


«La méthode consiste à examiner un grand nombre de personnes, explique Nino Künzli, responsable de la partie épidémiologique de l'étude et chercheur à l'Institut de médecine sociale et préventive de l'Université de Bâle. Dans cet échantillon, vous trouvez des gens plus ou moins exposés à différents facteurs de risque comme la pollution. Et vous observez aussi différents taux d'apparition de telle ou telle affection. Par des méthodes statistiques, il est possible de confronter ces deux types de données – l'exposition et l'apparition de maladies – et de calculer statistiquement la contribution de chaque cause.»


L'épidémiologie, à l'instar d'autres sciences, a vu son pouvoir multiplié par l'ordinateur. En effet, la machine permet d'analyser des quantités importantes de données, recueillies auprès d'échantillons de plus en plus vastes. «Nous n'avons pas réalisé nous-même d'étude épidémiologique, précise Nino Künzli. Nous nous sommes appuyés sur des résultats déjà existants, obtenus au terme d'enquêtes parfois gigantesques.» Aux Etats-Unis, de grosses campagnes portent sur 500 000 personnes. Et lorsqu'il s'agit d'évaluer des conséquences à long terme, les enquêtes peuvent durer des dizaines d'années. Les sommes considérables consacrées à ces recherches sont récompensées par la relative fiabilité des résultats. «Dans le domaine de la pollution atmosphérique, il y a une grande cohérence entre les travaux menés tant en Europe qu'aux Etats-Unis», relève Nino Künzli.


En recoupant les résultats de plusieurs dizaines d'études épidémiologiques sélectionnées pour leur précision, les chercheurs bâlois et leurs collègues français et autrichiens ont pu établir, pour huit problèmes de santé (mortalité à long terme, admissions hospitalières pour problèmes respiratoires et cardio-vasculaires, bronchite chronique, épisodes bronchiteux, jours d'activité professionnelle réduite, crises d'asthme chez l'enfant et l'adulte), le nombre de cas imputables à la pollution en fonction de la concentration des polluants dans l'air. Ce sont ce qu'ils nomment les «fonctions exposition-réponse».
Ces données permettent d'estimer le nombre de cas attribuables à la pollution dans une population donnée.
A condition de connaître la concentration de polluants auxquels cette population est exposée. C'était l'objet d'un second volet de l'étude, coordonné par l'Office fédéral de la forêt, de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP).

 
La méthode utilisée a ceci d'original qu'elle se fonde sur les inventaires des sources de pollution (industrie, circulation routière), et non uniquement sur des relevés. De cette manière, la part de la circulation routière a pu être isolée. Des modèles météorologiques de la dissémination des polluants ont permis de dresser, pour la Suisse, la France et l'Autriche, des cartes de l'exposition. «Ces résultats ont été confrontés à des mesures de terrain, précise Paul Filliger, responsable du programme à l'OFEFP. La concordance est très bonne.»
Enfin, à partir de ces cartes de l'exposition, des cartes de la densité démographique et des fonctions exposition-réponse, les scientifiques ont pu nouer la gerbe et chiffrer l'impact de la pollution sur la santé humaine. Leurs résultats s'accompagnent d'importantes marges d'erreur. Le nombre de crises d'asthme provoquées chez les enfants de moins de 15 ans, par exemple, se situe entre 3100 et 9700 pour la Suisse chaque année. Les données épidémiologiques ne permettent pas de conclusions plus précises.
Mais la réalité a peu de chances d'être pire que ce que montre l'étude: les auteurs se sont efforcés, chaque fois qu'un doute existait, de sous-estimer le risque plutôt que l'inverse. Un principe adopté dans les trois volets de l'étude: épidémiologie, exposition et calcul des coûts.

 

 

La qualité de l'air pourrait se dégrader

Jean-Luc Vonnez


Depuis une vingtaine d'années, la Suisse a adopté de nombreuses mesures pour réduire les émissions polluantes. Avec des résultats déjà remarquables: pour certains composés, la diminution des rejets sur deux décennies se chiffre en dizaines de pourcents. Pourtant, l'impact de la pollution atmosphérique sur la santé humaine est encore important aujourd'hui, si l'on en croit les résultats de l'étude parue dans The Lancet, basée sur la situation en 1997. Et il est probable que cet impact ne diminue pas ces prochaines années. Après des années de réduction, les relevés de la qualité de l'air commencent à présenter des signes de stagnation.


Commencées dans les années 60, ces mesures sont aujourd'hui systématiques. Le réseau national d'observation des polluants atmosphériques, fondé en 1979, enregistre les types de pollution les plus fréquents en Suisse grâce à 16 stations de mesure. Au total, plus de 100 stations sont en service sur l'ensemble du territoire. Les données, recueillies et publiées par l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage, permettent de suivre l'évolution de la pollution atmosphérique sur de longues périodes.
En réalité, il n'y a pas une, mais des pollutions. De nombreux composés différents altèrent la qualité de l'air et ont des effets sur la santé. D'un polluant à l'autre, le succès des mesures de réduction varie beaucoup. De 1980 à nos jours, par exemple, les émissions de dioxyde de soufre (SO2) en Suisse ont été réduites de plus de 100 000 tonnes à 30 000 tonnes par an, notamment grâce à la diminution progressive du taux de soufre dans de nombreux combustibles. En revanche, les émissions d'oxydes d'azote (NO et NO2, ou alors NOx), bien qu'en régression depuis 1985, sont encore bien supérieures à leur niveau de 1950, l'objectif fixé par la Confédération. Les deux gaz se forment à partir de l'azote et de l'oxygène contenus dans l'air lors de toute combustion, surtout lorsque la température est élevée. De ce fait, ils sont bien plus difficiles à éviter que le dioxyde de soufre. Les spécialistes estiment que le potentiel de réduction des émissions de NOx par les mesures actuelles est bientôt épuisé. Résultat: d'ici à 2005, la production devrait recommencer à croître, à moins que de nouvelles mesures ne soient adoptées.


Une telle augmentation influencerait à la hausse les résultats de l'étude sur les effets sanitaires de la pollution. Ses auteurs n'ont pas évalué l'effet séparé des principaux polluants. Ils ont choisi un indicateur de la pollution totale: les poussières fines respirables. Ces particules, d'un diamètre inférieur à 10 millièmes de millimètre, sont assez petites pour atteindre les alvéoles pulmonaires. Pour la médecine, elles sont représentatives de l'ensemble des polluants. Une partie de ces poussières est émise directement lors de processus de combustion; une autre est produite par des réactions chimiques dans l'atmosphère, notamment sous l'influence des oxydes d'azote. Si la concentration de ces derniers se remet à croître, le taux de poussières fines respirables va augmenter, et avec lui les impacts sur la santé.
Les graphiques des émissions de plusieurs polluants de 1900 jusqu'à nos jours se ressemblent: une longue période de légère augmentation jusqu'en 1950, suivie d'un pic culminant dans les années 80 et d'une période de forte diminution jusqu'à nos jours. Cependant, les courbes ont une très nette tendance à s'incurver dans les années 1990, pour s'approcher de l'horizontale aujourd'hui.