Laboratoire   L'HEBDO  4 décembre 1997

Nouvelles études

 Où la pollution nous fait mal

Des études Suisses et internationales de grande enver­gure ne laissent désormais planer aucun doute: la pollution rend malade, tue et coûte cher.

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Toux, bronchites, inconforts thoraciques, allergies, crises d'asthme... Les cabinets médi­caux ne désemplissent pas. Sur toutes les lèvres, la même ques­tion a qui la faute? Les grands coupables sont bien connus: microbes, fumée de cigarettes, pollens, acariens, cli­matisations défectueuses, etc. Mais le pu­blic, comme les médecins, soupçonnent depuis longtemps la pollution d'être res­ponsable d'une partie des maladies res­piratoires récurrentes. Le problème avec ce genre de maux, c'est justement la mul­tiplicité des facteurs possibles. Comment savoir concrètement qui est touché, à quel degré et avec quels effets? De plus, en ad­mettant que la pollution soit un des cou­pables, comment discerner les ef­fets de chaque substance? Quand on sait qu'en zone urbaine, un individu peut avaler un cocktail de quelques milliers de polluants, on imagine que la tâche n'est pas aisée.

A ces immenses défis, les scientifiques ont répondu avec des stratégies multiples. La plus ancienne est l'expérimentation directe. Les animaux, les premiers, ont payé un lourd ttibut aux expé­riences d'exposition aux pol­luants. Mais la transposition à l'homme des résultats n'étant pas très fiable, certains toxicologues, notamment aux Etats-Unis et en Allemagne, sont passés à l'expé­rimentation humaine. Depuis une vingtaine d'années, de valeureux volontaires sont brièvement exposés à divers polluants, au repos et lors d'ef­forts physiques. Les symptômes caracté­ristiques apparaissent en direct et les cor­rélations entre dose d'un certain polluant et effets néfastes à court terme sont faciles à déterminer.

Une autre forme d'expérimentation humaine, quoique involontaire de la part des cobayes, est rencontrée lors­qu'apparaissent les pics de pollution. L'épidémiologie, la science qui étudie la répartition des maladies et recherche les facteurs qui en sont la cause, entre alors en scène. En comparant les nombres de décès et de maladies en situation «normale» avec ceux des jours de grande pollution, il est pos­sible de quantifier les effets. Toutes les études suisses et internationales concordent dans leurs résultats: après un pic de pollution, on constate une augmentation des hospitalisations pour différentes affections respira­toires, une augmentation des crises d'asthme, ainsi que des décès respira­toires et cardio-vasculaires. Les valeurs ne sont que de quelques pour-cent, mais néanmoins très significatives en nombre de personnes touchées à gran­de échelle. Tout le monde est concerné, mais il y a des personnes à risques: les enfants (particulièrement ceux de mères fumeuses), les sujets atteints de maladies respiratoires ou cardio-vascu­laires, les fumeurs, les personnes âgées, les adeptes du jogging ou du vélo, etc.

 

Au-delà de ces observa­tions ponc­tuelles, la grande question que les scientifiques tardaient à résoudre était celle des risques à long terme de l'ex­position à la pollution. La raison de cette igno­rance est évidente: il fal­lait du temps et de gros moyens. Depuis de nom­breuses années, les ­scientifiques de plusieurs pays ont mis en place des réseaux pluridiscipli­naires afin de cer­ner ce problème.

Des résultats concor­dants commencent à tomber: l'action patho­gène des polluants de l'atmosphère s'exerce non seulement dans les situations extrê­mes, mais également au quotidien. Dans ce do­maine, la Suisse fait figu­re de pionnier avec deux vas­tes études épidémio­lo­gîques portant sur des enfants et des adultes.

 

L'étude SCARPOL achevée récemment a porté sur l'obser­vation d'environ 4500 écoliers provenant de régions diverse­ment polluées. Il est apparu que dans les zones d'habitation à fort taux de pollution, les enfants étaient beaucoup plus sujets à des toux (en particulier des toux sèches nocturnes), à des refroidissements ayant duré plus de quatre semaines, à des grippes ou à des bronchites (voir tableau). En revanche SCARPOL n'a pas mis en évi­dence une fréquence plus élevée d'affec­tions allergiques telles que le rhume des foins ou l'asthme dans les zones polluées. Dans le même temps, l'étude SAPALDIA (suivi de 9650 adultes) observait des effets similaires chez les adultes.

La mise en commun de toutes les études parues sur les effets à court terme et à long terme sur la santé permet de dresser un inventaire des dégâts qui s'avère de plus en plus lourd. En 1996, le Département fédéral des transports, des communications et de l'énergie s'est livré à cet exercice en quantifiant les atteintes annuelles à la santé dues à la pollution atmosphérique engendrée par le trafic uniquement. Les chiffres sont édifiants:

2100 cas de décès prématurés, 10 cas d'invalidité consécutive à de la bronchite chronique, 31 000 cas de bronchite aigué chez l'enfant, 22 000 cas de bron­chite chronique, 1,4 million de jours à crises d'asthme, 8 millions de jours à symptômes respiratoires, 12 100 jours de soins hospitaliers, 426 000 jours d'in­capacité de travail. Estimation de la fac­ture annuelle: 1,6 milliard de francs.

Au regard de la santé de la popula­tion, la qualité de l'air suisse n'est donc pas optimale. Pourtant, grâce à une série de mesures (ordonnance sur la protection de l'air, prescriptions sur les gaz d'échappement, vitesses 80/120), certaines émissions ont subi de grands changements. Le dioxyde de soufre (S02) a pu être diminué de 57% et la valeur limite d'immission de l'or­donnance sur la protection de l'air (Opaîr) est respectée. Les oxydes d'azote (NOx) ont diminué de 30%, mais la valeur limite est nettement dépassée dans certains endroits. L'ozone (03) reste l'un des problèmes majeurs avec des concentrations tou­jours aussi hautes, particulièrement en été (entre 1,5 et 2,5 fois plus élevées que la valeur limite).

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Ne jamais dépasser les limites auto­risées ne devrait pas être un objectif en soi. Les études SAPALDIA et SCARPOL ont en effet montré que même des concentrations de polluants situées en dessous de la limite légale peuvent déclencher ou aggraver des maladies respiratoires. Parmi les ennemis de nos voies respiratoires, il conviendra notam­ment de surveiller de près les poussières en suspension, notamment celles qu'on appelle PM10 (diamètre inférieur à 10 micromètres). Ces dernières ont en effet la fâcheuse habitude de se frayer un che­min jusqu'aux alvéoles pulmonaires. On ignore beaucoup de leurs effets à long terme, mais elles sont de plus en plus montrées du doigt. Les normes pour ces polluants ne sont pas encore fixées en Suisse, mais devraient l'être très pro­chainement dans le cadre de la révision de l'ordonnance sur la protection de l'air. Le chiffre de 20 mg/m3 en moyenne annuelle est murmuré, alors que plu­sieurs centres urbains dépassent allègrement les 30 mg/m3. Encore de gros efforts en perspective.

 

 

Béatrice Pellegrini

 

 

Pour en savoir PLUS «Pollution de l'air et santé», Médecins en faveur de l'environnement, 1997.

 

L'HEBDO  4 décembre 1997