Le Courrier du 11.11.2003

La Suisse n'est pas durable

PUBLICATION • Les résultats du projet Monet donnent une bonne idée de l'inadéquation entre le comportement actuel de la société suisse et l'objectif du développement durable.

Susana Jourdan et Jacques Mirenowicz, rédacteurs de LaRevueDurable

La Suisse dispose désormais d'un système très complet d'indicateurs, duquel il res­sort deux constats fonda­mentaux. Premièrement, la Suis­se n'est pas sur le chemin du développement durable. Deuxiè­mement, maintenir le cap de la croissance du Produit intérieur brut (PIB) est incompatible avec un authentique développement durable. Reste à changer de réfé­rentiel. Et le plus vite sera le mieux.

Hier, les résultats du projet Monet sont sortis sous forme d'ouvrage destiné au grand pu­blic. « Le développement durable en Suisse - Indicateurs et commentaires »[1] est un document très précieux. Sous l'égide de trois offices fédé­raux (OFS, OFEFP et ARE), il réunit de façon cohérente une panoplie de statistiques - ou in­dicateurs - qui donnent une bonne idée de l'inadéquation entre le comportement actuel de la société suisse et l'objectif du développement durable.

Le bilan est en effet clair, net et sans bavure: la Suisse n'est pas sur le chemin de la durabilité. Certes, maints progrès et habi­tudes de vie attestent une meilleure prise en compte de l'é­cologie au quotidien: tri des dé­chets, installation de pots cataly­tiques et de filtres à pollution, meilleure combustion des mo­teurs, canalisations plus étanches, chasses d'eau plus par­cimonieuse, produits moins énergivores et/ou moins toxiques, etc.

Mais essentiellement liées aux progrès technologiques, ces ten­dances positives ne contrebalan­cent pas l'augmentation du volu­me d'activités de plus en plus gourmande en espace et en énergie. La quête d'une maison individuelle à la périphérie des villes, la volonté de posséder une voire deux voitures, de prendre l'avion, de voyager loin, d'acheter une alimentation et des produits courants qui viennent de l'autre côté de la planète concourent à rendre la société suisse - et le res­te de la planète avec - non du­rable.

Ainsi la population ne se limite-t-elle pas à croître : en moyenne, chaque individu consomme plus, occupe plus d'espace et se déplace plus. Et la somme de ces augmentations in­dividuelles produit un effet glo­bal qui empêche le pays de s'orienter vers le développement durable.

Nombreux sont ceux qui croient que les technologies de l'information transforment la Suisse en une «société postin­dustrielle», dans laquelle les biens immatériels - les connais­sances, les idées - relégueraient les produits de l'industrie lourde au second rang des échanges commerciaux. Le projet Monet révèle que cette rhétorique relè­ve du fantasme. Sans doute, du­rant les années 1980, pouvait-on discerner dans la baisse de l'in­tensité énergétique de la produc­tion le signe d'une dématérialisa­tion de la croissance. Mais cette tendance s'estompe depuis dix ans et commence même à s'in­verser. Autant l'admettre:la quê­te d'une «croissance qualitative» - propre ou non polluante - possède aujourd'hui toutes les caractéristiques du mythe.

QUELQUES PISTES

Bref, l'équation qui concilie­ra accroissement de la consom­mation et du Produit intérieur brut (PIB) et respect des critères du développement durable se révèle impossible à résoudre. Opter pour le tout économique ou préserver le capital naturel: il faut désormais choisir. Pour l'heure, le choix de la première option détourne la Suisse d'un authentique développement du­rable.

Pour changer de cap, la pano­plie d'indicateurs que le projet Monet propose offre des pistes. Mais il faut aussi casser les postu­lats caducs sur lesquels la société industrielle repose. En minimi­sant le statut du PIB tout d'abord. En cessant de croire que les tech­nologies ont le pouvoir de tout résoudre ensuite. Il ne s'agit pas de nier le rôle que les technolo­gies peuvent jouer pour aider la Suisse - et toute la société indus­trielle - à devenir durable. A l'évi­dence, elles ont le pouvoir de ré­pondre à de multiples problèmes. Mais le projet Monet démontre qu'au regard de l'évolution des comportements, elles sont large­ment démunies.

INADÉQUATIONS

Pourtant, en corrélant par défi­nition de façon positive au déve­loppement durable le nombre de chercheurs et de déclarations de brevets, ainsi que les dépenses publiques pour la recherche, le projet Monet tombe lui-même dans le piège de la foi dépassée dans le progrès scientifique. Toutes les recherches ne revêtent pas une égale pertinence pour le développement durable. Et ce ne sont pas toujours les plus adé­quates du point de vue de la durabilité qui sont les mieux soutenues. Par exemple, le budget public alloué à la recherche sur l'énergie est à la baisse en francs constants. Et ce n'est qu'en 2003 que, pour la première fois, les éco­nomies d'énergie recevront plus d'argent que l'énergie nucléaire.

L'innovation sociale ou insti­tutionnelle a un rôle bien plus important à jouer que les seules technologies. C'est elle qui dé­tient le plus grand nombre de clefs pour aider les Suisses à ces­ser de faire fi de la destruction des conditions de vie des généra­tions futures. Ce qui doit chan­ger, ce sont les valeurs, normes, lois, règles, politiques publiques, accords volontaires, coutumes et habitudes qui guident les com­portements individuels et collec­tifs. En Suisse comme dans les autres pays industrialisés, c'est le cadre institutionnel de l'action publique qui n'autorise pas une pleine et véritable prise en comp­te de ce que révèle le rapport Monet.

 

Changer de référentiel

Pour aider à changer de référentiel, et mal­gré les travers de Monet si représentatifs d'une époque qui tarde à se dépêtrer de son héritage scientiste, la première chose qu'il faudrait faire serait de financer une large cam­pagne d'information sur la pertinence des indi­cateurs que ce projet a l'immense mérite de mettre en avant.

Naturellement, le contexte de la montée en puissance de la droite dure rend une telle am­bition impossible à satisfaire. Les récentes coupes budgétaires imposées à l'OFEFP, l'un des trois principaux partenaires de Monet, at­teste l’extrême fragilité actuelle des leviers officiels qui oeuvrent en faveur du développe­ment durable. Et le programme de l'UDC sur l'environnement, les transports, l'énergie et la coopération internationale va totalement à l'encontre de ce qu'il faudrait entreprendre pour faire évoluer les indicateurs de Monet dans le bon sens.

Plus que jamais, il faudra faire preuve de tré­sors d'inventivité pour sortir la société indus­trielle de l'ornière dans laquelle la référence au PIB et la double croyance religieuse dans les technologies et le marché débridé l'entraînent au pas de charge. Au vrai, seule une interroga­tion constante de la société sur son avenir et un débat public riche peuvent aider à inverser la tendance actuelle. On en est très loin.

SUSANA JOURDAN ET JACQUES MIRENOWICZ*

Le Courrier du 11.11 2003

 

 

Hypocrisie durable

MANUEL GRANDJEAN                                    

Monet. Un nom ambitieux pour un projet qui ne l'est pas moins. Le paysage que trois offices fédéraux ont en­trepris de dépeindre est celui du développement durable en Suis­se. Par le rassemblement impres­sionniste de données statistiques éparses se dégage, pour la pre­mière fois, l'image claire de l'im­pact de notre mode de vie sur l'environnement.

La Suisse se veut l'un des pays champions de la durabilité. De­puis 1999, la Constitution fédéra­le (art. 73) fait devoir à la Confédération d'oeuvrer «à l'éta­blissement d'un équilibre durable entre la nature, en particulier sa capacité de renouvellement, et son utilisation par l'être humain». Très rares sont les pays qui ont fait figurer pareil objectif dans leur charte fondamentale. Une particularité fièrement mise en exergue par le conseiller fédéral Joseph Deiss, l'an dernier, au Sommet de la terre de Johannes­burg...

A l'aune de cet engagement proclamé, l'aboutissement du projet Monet aurait mérité une information large et dense de la part du gouvernement. Voeu pieu. Le site Internet de l'Office fédéral de l'environnement (OFEFP) annonce avec insistance pour ce jour même une conféren­ce de presse qui n'aura pas lieu. Supprimée. Remplacée par un simple communiqué qui place Monet au rang des innombrables avis générés quotidiennement par l'appareil d'Etat.

Renseignement pris à la sour­ce, la conférence de presse aurait été annulée pour ne pas faire om­brage à une autre, donnée par le conseiller fédéral Moritz Leuen­berger sur la récente panne de courant qui a affecté l'Italie. Les journalistes, nous explique-t-on, ne peuvent s'intéresser à deux choses à la fois. Admettons sans polémique. Mais le choix des au­torités fédérales donne cepen­dant une indication claire sur ses priorités: le retour sur un fait di­vers énergétique vaut davantage que l'avenir environnemental et social du pays. A moins qu'il s'agisse de laisser dans la pé­nombre le contenu même de Mo­net.

Car le rapport montre avec évi­dence que la Suisse n'est pas du­rable (lire l'article de La Revue Du­rable en page 2). En dépit des efforts entrepris ces deux der­nières décennies, nous vivons plus que jamais sur le dos des générations futures.

Concernant l'énergie, par exemple, l'amélioration des ren­dements n'a pas empêché une croissance de la consommation globale: «Cette évolution est par­ticulièrement spectaculaire dans le domaine des transports, où la consommation d'énergie a pro­gressé de plus de 40% de 1980 à 2001, en raison d'une augmenta­tion effrénée de la mobilité», ex­pliquent les auteurs du rapport Monet. De même, si l'eau et l'air suisses affichent une meilleure santé, les émissions de CO2 qui affectent le climat mondial ne sont pas stabilisées. Et le béton­nage ne faiblit pas: chaque se­conde, près d'un mètre carré de terre helvétique disparaît.

Effectivement, l'image que Monet dessine est claire: tous les efforts des pouvoirs publics, toutes les innovations pour dimi­nuer la consommation d'énergie ou réduire la pollution ne com­pensent pas les effets néfastes de la croissance. Sans bruit, le rapport met à bas un mythe qui, souvent, accompagne et rend acceptable la notion de dévelop­pement durable. Non, il n'est pas possible de compter sur le progrès scientifique et l'innova­tion technologique pour ré­soudre tous les problèmes de notre écosystème. Non, on ne pourra léguer une terre viable aux générations futures sans rien changer à notre mode de vie.

Ces conclusions, les milieux de l'économie et leurs relais poli­tiques ne sont certainement pas prêts à les accepter. Convoquer la presse pour dire cela, vous n'y pensez pas!

 

 

 



[1] Ce document, ainsi qu'un rapport tech­nique - Monitoring du développement durable - Rapport final, méthodes et résultats - sont à commander à l'Office fédéral de la statistique, Service des pu­blications ; tel: + 41 (0)32 713 60 60 ; courriel : order@bfs.admin.ch